LE CENTRE UBUNTU AU SERVICE DE LA RECONCILIATION ENTRE LES JEUNES BURUNDAIS (Avant-propos)

Comprendre la nécessité de développer un lien entre la renaissance sociopolitique et la dynamique de développement pour une société qui vient de passer des décennies dans la violence et la déconstruction est crucial pour le renforcement du capital social au niveau des communautés humaines. Le Centre Ubuntu, démarré en Janvier 2002, a profité de ses douze ans d’expérience pour y réfléchir, et à nouveaux frais.

Le passif des guerres, des dictatures et des autres violations massives des droits de la personne humaine sur ce qu’on appelle « Agency », cette capacité intérieure de mobilisation d’énergies de la volonté personnelle pour passer à l’action, est un fardeau lourd à porter. Or celle-ci est fortement enracinée dans la base des valeurs.

Pablo de Greiff, actuel[1]Rapporteur Spécial des Nations Uniespour la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition dans des pays sortant de conflits, y a réfléchi avec beaucoup d’expertise.

Directeur de recherche à « International Center for Transitional Justice (ICTJ) » de New York depuis 2001, il a développé des analyses d’une pertinence singulièrement  éclairante[2]sur ce sujet. Les conflits armés, les dictatures, les désastres humains et les violations massives des droits humains ont un long impact sur l’inhibition et l’atrophie des capacités de développement intégral des citoyens. Ils désarticulent les systèmes et les institutions d’éducation, déstabilisent le travail de production, détruisent les réseaux et le sens de solidarité et accroissent le niveau de pauvreté. Les pays touchés entrent ainsi dans un cercle vicieux où un cycle de violence en prépare un autre.Le rapport de la Banque Mondiale de 2006 prenait position sur la question qui nous occupe en disant que la pauvreté conduit à la diminution des attentes chez les populations qui, à son tour, a un impact négatif sur le développement[3].

L’héritage des atrocités du passé développe inconsciemment au sein des victimes, mais aussi de leur communauté un profond et durable sentiment de peur et d’incertitude. Cela se remarque d’abord chez ceux qui ont subi des sévices physiques ou des ségrégations identitaires et s’étend rapidement ensuite chez leurs membres de familles et, par osmose, jusqu’à leur communauté et à la société en général. Ce sens d’incertitude conduit à une peur panique permanente qui génère à son tour une démobilisation intérieure et une perte de la capacité d’initiatives.

De plus, les gens perdent progressivement la capacité de développer des attentes et des aspirations par rapport à ce à quoi ils pourraient s’attendre raisonnablement, et quand ils le font, ils l’expriment avec violence. Ayant subi des frustrations dans leurs droits élémentaires, ces victimes finissent par se convaincre qu’elles ne peuvent pas s’attendre à quelque chose de bon et atrophient progressivement la sphère de leurs ambitions. Les enfants qui naissent dans les milieux aisés sont beaucoup plus à même de rêver toujours d’ambitions grandissantes tandis que les pauvres et les victimes des violences développent une logique d’autocensure. Les gens perdent le goût d’aspirer à un statut social épanouissant au niveau professionnel et au niveau économique. L’audace de faire des réclamations auprès des autorités va en diminuant.Cette capacité d’aspiration ne touche pas seulement les besoins et les désirs individuels, les préférences ou les plans, elle est plus profonde encore en touchant les attentes sociales et les attentes au niveau de la conception et de l’application des normes. Les phénomènes de violence domestique, d’alcoolisme, de cassure des ménages sont aussi des symptômes de la désarticulation généralisée de la base des normes. Il en sera de même pour les phénomènes d’intolérance et de corruptions.

Dans une société profondément marquée par les violences, il se développe des réflexes de réclusion qui confinent les membres à leurs familles, à leurs clubs et communautés, réduisant ainsi l’idée de l’espace public. Cela conduit à un désengagement des réseaux sociaux et de la dynamique de solidarité sociale en général. Ces phénomènes ne touchent pas que les victimes. En effet, la dynamique de peur est contagieuse.

Les auteurs des violations des droits humains finissent par développer le même type de réflexe de réclusion et de solidarité fermée, non seulement à cause des sentiments d’insécurité par rapport aux révoltes éventuelles, mais aussi par peur du retournement de l’histoire. Dans un tel contexte, il devient difficile, autant pour les victimes que pour les auteurs des violations des droits humains de voir les citoyens d’un même pays ou d’une même région augmenter les possibilités de travailler ensemble. C’est cela qui conduit habituellement au cycle bourreau-victime, faisant des victimes des atrocités d’hier des auteurs d’atrocités de demain.

Un autre phénomène qui apparaît généralement dans des cadres de violences est la perte de confiance dans les institutions. On n’y croit plus. Comment pourrait-on répondre positivement à une autorité ou à une institution dont on est convaincu qu’on ne partage plus la même base des normes. Les propos et les décisions des autorités institutionnelles provoquent chez les victimes des ressentiments qui ne permettent aucun sens de collaboration librement consenti pour l’exécution d’un quelconque programme. Les institutions sont ainsi obligées de recourir chaque fois à un surcroît de force pour faire exécuter les décisions prises, ce qui accroit les frustrations avec le potentiel de violence qui les accompagne.

Les pauvres ont l’impression d’être soumis à une pression les obligeant à souscrire à des normes dont les effets sociaux contribuent à la diminution de leur dignité en exacerbant l’inégalité et en les marginalisant d’avantage dans l’accès aux biens et aux services.Quand le Centre Ubuntu parle de renaissance pour le Burundi, il s’agit en fait de parier sur une renaissance de la société avec régénération des énergies intérieures des populations.

Il s’agit de travailler à nouveaux frais au renforcement du capital social avec renaissance de la confiance par rapport aux discriminations et exclusions, de la réciprocité et de la solidarité par rapport aux exclusions et aux réflexes de réclusion réduisant l’espace public, des valeurs partagées en réponse à la méfiance envers les institutions dont on ne partage plus la même base des normes, du sens de sécurité face au sentiment de peur et d’incertitude.

Développer un programme de consolidation des acquis de la paix par le développement suppose donc une vision holistique qui, de par l’expérience du Centre Ubuntu, doit au moins jouer sur cinq piliers :

1oLa restauration etle renforcement de la base des valeurs qui avaient constitué le fondement de l’existence humaine et de la cohésion sociale sur des générations. C’est ici que la désarticulation de la société burundaise a été probablement la plus touchée dans son intériorité, entraînant les citoyens du pays dans la perte du sens de l’humain (de l’UBUNTU), avec tout le potentiel de violence qu’une telle perte génère. Il s’agit aujourd’hui de renouer avec la base des valeurs comme socle incontournable pour l’existence de toute communauté humaine. C’est le premier pari du Centre Ubuntu dans sa philosophie ;

2oLa prise en compte des traumatismes de guerre tant au niveau individuel qu’au niveau social est un défi important dans une société marquée par des décennies de violence et où les séquelles des blessures historiques profondes entraînent subrepticement des pathologies sociopolitiques inhibant les capacités de développement ;

3oLe réapprentissage de la gestion pacifique et ordinairement positive des conflits est une nécessité qui découle des pathologies ci-haut évoquées. Après tous les cycles de violence que le Burundi a connus, la capacité de résilience a diminué chez les individus et dans les communautés.

La capacité d’absorption des chocs qui est ordinaire en situation normale laisse progressivement la place à la nervosité et à l’agressivité. Les individus et leurs communautés doivent donc réapprendre à gérer les conflits et les tensions comme des crises porteuses de nouvelles chances ;

4oLe développement d’un leadership participatif estparticulièrement nécessaire en période de renaissance pour galvaniser les énergies renaissantes dans le chef des individus et dans les communautés autour d’objectifs définis et décidés ensemble pour une plus-value de l’existence communautaire. Un bon leadership fonctionnant de façon participative recrée un espace social et politique où chaque membre de la communauté se trouve heureux et fier de donner sa contribution et son consentement au développement d’initiatives communautaires, et cela sans violence;

5oLa capacité de développer le sens d’identification des ressources locales pour le développementest une suite logique normale du regain des énergies intérieures des individus et des communautés. La perception des ressources matérielles ou humaines présentes dans son milieu, le développement des réflexes pour voir les institutions et les organisations œuvrantdans sa région, la capacité de voir les différentes infrastructures qui tapissent son milieu de vie, tout cela doit être développé en vue de voir les connexions et les partenariats qui peuvent s’établir au bénéfice des familles et des communautés. Le leadership local doit être particulièrement renforcé dans cette capacité d’identification des ressources locales.

Voilà les cinq piliers que le Centre Ubuntu a identifiés avec ses animateurs psychosociaux dispersés dans différentes coins du pays ainsi qu’avec les membres des communautés locales dans lesquelles le réseau du centre intervient. Dans la vision ci-haut évoquée,le réseau du Centre Ubuntu a lancé quelques expériences pilotes d’accompagnement de quelques groupes cibles dans les communautés où il intervient. Un devoir de suivi et d’évaluation s’impose. Mais il apparaît déjà que la dynamique est porteuse de leçons singulièrement instructives.

 

Fr. Emmanuel NTAKARUTIMANA

 

 


[1]Depuis le 1er Mai 2012.

[2]A titre indicatif, voir Pablo De GREIFF & Roger DUTHIE (éditeurs), Transitional Justice and Dévelopment : Making Connections, AdvancingTransitional Justice Series, Social, ICTJ & Social Science Research Council, New York 2009(en particulier, les pages 29 à 75).

[3]World Bank, World Development Report 2006: Equity and Development (Washington, D.C. : World Bank, 2006), Chap.2, esp. 48 ff.

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